Accéder au contenu principal

Au bord de l'eau

Il y a ces moments où la tête est lourde, où j’ai beaucoup de pain sur la planche, mais où je ressens un besoin profond de silence, de nature et de paix. Quand le réel devient trop pesant, je crée : j’écris des articles ou je fais de la musique, ça dépend des années.

Je voudrais simplement que tout se passe bien, qu’il n’y ait pas d’à-coup, qu’il n’y ait pas de trickster qui apparaisse soudainement comme ça. Je devrais pourtant savoir que tout cela ne fait pas partie de la réalité.

Je m’assois au bord d'une rivière. Je ne suis plus du tout dans le mental. Je n’alimente rien. Mais c’est un moment d’intériorité absolue, où j’ai besoin d’être au contact de la nature, des choses comme ça.

Et je me dis que dans le travail, il y a des matins où je ne pourrais pas faire ça si je fais une alternance ou quoi. Il y a des matins où je ne pourrais pas simplement me mettre dans la nature et ne rien faire, parce que ce n’est pas pris en considération.

Alors que pour moi, c’est important.

Tu vois, je fais cette formation de testeur logiciel pour pouvoir être libre, pouvoir travailler en freelance à terme, et gérer ces sortes de… on va dire de crises, mais qui ne sont pas des crises. Elles sont complètement saines de mon point de vue et complètement humaines.

C’est plutôt à la société de s’organiser sans penser que l’être humain est un feignant, ou que si on lui laisse la possibilité de s’organiser, il ne travaillera plus, etc. Tu vois, non. Il y a comme un juste milieu.

Et ça m’amène à ce constat qu’aujourd’hui, ça paraît irréel : il y a une multitude de gens, je dirais 90 %, qui acceptent leur condition sans voir, finalement, de manière aveugle, ce qu’ils perdent de leur humanité.

Et moi, il y a des moments où j’ai l’impression que ça revient totalement. Tu vois, je ne peux pas outrepasser cette lucidité. Et je n’ai pas envie de sacrifier cette lucidité non plus.

Donc, dans ces moments-là, ça me donne l’impression que plus aucune conversation de l’extérieur, comme beaucoup de ces gens étaient finalement dans cet aveuglement, ne peut venir me soulager. Même si éventuellement… peut-être. Je n'en sais rien.

Mais voilà où j’ai l’impression que ça me mène, ces matinées où je n’ai pas envie tout de suite de me mettre au code, je n’ai pas envie tout de suite de rentrer dans ce qui est socialisation ou je ne sais quoi.

Il y a un moment où j’ai juste envie d’entendre la rivière, de m’asseoir, de ne rien faire, de ne plus avoir à prouver quoi que ce soit, de ne plus aller vers quoi que ce soit.

Mais c’est tellement fort que je pourrais faire presque la guerre pour me retrouver dans cette paix. Et c’est peut-être même la seule chose qui compte au fond, quand on enlève tout le reste.

Parce qu’il y a beaucoup de choses qui viennent se mettre par-dessus, qui outrepassent ça, qui viennent se mettre en travers.

Quelquefois, on peut ne rien faire. Et quelquefois, on pourrait faire, mais on fait comme si on ne pouvait rien faire à cause d’un système ou je ne sais quoi.

Non mais au fond, c’est ce qui me fait du bien, tu vois.

Je ne sais pas ce qui peut me faire du bien et je m’aperçois qu’en fait, ce qui me fait du bien, c’est juste de me poser au bord de l’eau, dans la nature, avec un petit peu d’ombre. 

Je m’aperçois que c’est juste ces choses simples, et qu’il n’y a rien d’autre qui peut me faire du bien dans ces moments-là.

Et si ces choses-là étaient perdues, tu vois ? Si, dans ces mondes technologiques, on venait totalement à perdre ça parce que finalement on serait les uns écrasés sur les autres… Même des petits parcs un peu boisés, complètement artificiels, ne suffiraient plus à trouver cette paix. On irait toujours plus loin pour la chercher. 

Je pense que c’est irremplaçable.

Que ce soit la technologie, etc., il y a un moment donné où on sent que la technologie est morte. Alors qu’un arbre, même une feuille, c’est vivant.

On n’est pas là pour rien. On est là avec la vie. Tout autour est vivant. On s’accorde avec cette vie qui semble être vivante pour rien du tout.

Alors qu’on voudrait trouver un sens aux choses. On n'y parvient pas. Essayer nous renferme et nous renvoie à des choses comme la culpabilité, la comparaison. 

On peut se comparer à une plante, et ça, ça fait du bien. 

Même un arbre qui n’a rien fait, à part être là depuis des années sans bouger… Eh bien, à la limite, ça fait du bien. On voit qu’il y a quelque chose de vivant.

Et encore plus si cette chose qui est vivante, elle est là de son plein gré, ou plutôt du plein gré naturel, et pas du plein gré d’un… d’un urbanisme ou de choses comme ça. 

Là où la société te dirait, pour t’extraire du monde : bois de l’alcool, consomme des drogues, etc.

Mais quand tu ne veux plus perdre ta lucidité et ton niveau de conscience, tout en lâchant prise totalement, tu refuses cette voie du brouillard pour, en fait, te laisser aller au bruit de l’eau, aux rayons du soleil, au vent sur ta peau, à la beauté d’un paysage naturel et au silence qui inspire.

Je me répète encore, il y a toute une technocratie qui ne te prend pas au sérieux. un système rigide qui ne prend pas en compte les besoins fondamentaux de l'être humain, comme l'a si bien écrit Ellul

Ça me donne réellement cette impression que c’est, en fait, un état de méditation.

Même si cette méditation, c'est cette forme d’être qui n’est pas dans l’agitation. Tu vois ?

Parce qu’on peut être dans sa vie totalement en dehors de l’agitation, même en société, tout le temps. Et finalement, c’est peut-être ça, la méditation.

Puis, à un moment donné, on se trouve dans la confusion, il y a quelque chose qui ne va pas, etc., et là viennent toutes les disputes, toute l’agressivité qui ressort, etc.

Enfin, il y a quelque chose où on a, en fait, juste besoin de retrouver cette inertie. Cette inertie dans le mouvement.

Et le monde change totalement de couleur.

C’est une autre longueur d’onde.

Après, ça n’empêche pas de se demander : quelle est la profondeur de cette inertie ? Quelle est la profondeur que j’ai atteinte ? Est-elle assez… presque suffisante pour vivre dans ce monde qui commence quelquefois à être compliqué pour certains ?

Ou est-ce que je suis encore dans un état de fragilité en permanence ?

Idée de lecture :

(à lire la première partie Erich Fromm, Avoir ou être ? et les chapitres II et III, Malaise dans la civilisation de Sigmund Freud, pour le "désespoir silencieux" lire Henry David Thoreau : Dans Walden ou la Vie dans les bois. Ellul, « La Technique ou l'Enjeu du siècle » (1954) et « Le Système technicien » (1977). Baudrillard « Simulacres et Simulation » (1981), notamment dans le premier chapitre « La précession des simulacres ».)

Retour à la sélection des articles



Commentaires