Il m'arrive d'aller dans cette forêt que j'ai trouvée avec mon chien. J'ai envie de dire une forêt primaire, parce que c'est vraiment un endroit où on n'est pas embêté. Il y a une petite rivière, plein d'arbres, et on peut simplement s'y poser, rester là, être présent.
Pas parce que je voulais transformer cet endroit, mais parce que je voulais qu'il retrouve sa beauté.
Et là, je me suis fait une réflexion.
Quand un endroit est déjà beau, tu as envie de le préserver. Tu as envie qu'il reste beau.
À l'inverse, quand un endroit est déjà très moche, très artificiel, presque tu te dis : « À quoi bon ? »
On finit parfois par participer encore davantage à cette laideur, parce qu'on ne voit plus ce qu'il faudrait retrouver.
Alors je me suis demandé : qu'est-ce qui fait qu'un endroit est beau ?
Je crois que c'est justement le fait qu'il soit naturel. Qu'on sente que l'humain n'a pas encore tout transformé. On retrouve presque l'impression de voir le monde tel qu'il pouvait être avant.
Et quand on aperçoit des déchets dans un tel endroit, on voit immédiatement l'empreinte de l'être humain. On se dit : « Ce n'est pas sa place. »
La bonne nouvelle, c'est qu'on est encore très près de cet état naturel. Il suffit parfois de retirer ce qui a été apporté par le courant.
À l'inverse, dans des environnements complètement bétonnés, totalement artificiels, on est tellement éloigné de cette aspiration qu'on ne sait même plus vers quoi revenir.
On préfère parfois salir encore davantage, ou laisser se dégrader les choses, parce qu'on a l'impression que tout est déjà perdu.
Depuis des années, je vois les discours sur le réchauffement climatique. Depuis le début des années 2000, on entend les présidents dire qu'il faut agir, qu'il faut faire quelque chose. Et pourtant, on a souvent le sentiment que très peu change réellement.
Les médias lancent des alertes, encore et encore. Des alarmes permanentes.
Mais je me demande parfois si cette manière de faire ne produit pas aussi une forme de résignation.
On montre sans cesse que l'humanité détruit son environnement, que cette destruction continue, et finalement tout le monde finit par vivre avec cette idée. Comme si l'on s'habituait progressivement à l'idée que tout est condamné.
Et je crois qu'il y a une raison profonde à cela.
Nous sommes devenus tellement éloignés de la nature qu'il devient difficile d'imaginer comment retrouver un équilibre.
Notre environnement est construit sur une séparation entre l'être humain et la nature. Alors on essaie de réparer par-dessus, mais sans retrouver ce lien premier.
Je ne sais pas si c'est une idée philosophique ou simplement une intuition, mais c'est quelque chose qui me paraît important.
En fait, il y a une subtilité.
Je ne me suis jamais dit : « Cet endroit, je vais le mettre à ma sauce. Je vais le transformer pour qu'il corresponde à mon idée de ce qui est beau. »
Pas du tout.
Au contraire.
J'ai eu l'impression d'arriver dans un endroit où l'être humain n'était presque jamais venu. Comme si j'étais le premier à poser le pied là.
À partir de ce moment-là, je n'avais plus le sentiment d'avoir un droit sur cet endroit.
J'avais une responsabilité.
Le courant avait apporté des déchets. Mon rôle n'était pas de modifier le lieu, seulement de retirer ce qui n'y appartenait pas.
Je n'avais rien à ajouter. Rien à transformer. Simplement à enlever ce qui empêchait cet endroit d'être lui-même.
Et c'est justement cette différence qui est importante.
Dans un espace totalement artificiel, je ne sais plus où sont les repères. Je ne sais plus ce qui est naturel, ce qui ne l'est pas. Je ne sais plus vraiment ce qu'il faudrait préserver.
Alors qu'ici, c'était évident.
Je savais exactement ce que j'avais à faire.
—
C'est là que je comprends ce que j'appelle le rôle des gardiens.
À un moment, il y avait un énorme bâton. Pas un bâton quelconque. Il avait une forme particulière. Il m'a immédiatement fait penser au bâton des gardiens, celui qu'on retrouve dans certaines traditions, comme chez les Esséniens ou dans les récits de Moïse.
Il était simplement là.
Et j'ai presque eu le sentiment qu'il se présentait à moi. Comme s'il y avait une communication.
Je n'ai pas vraiment eu l'impression de choisir. C'était plutôt comme si cet endroit m'avait reconnu.
J'ai pris ce bâton, et c'était comme le bâton des gardiens. C'est exactement ce que j'ai ressenti.
Je retrouve aussi cette idée chez les Kogis.
Bien sûr, il y a un chemin à parcourir. La nature n'ouvre pas toujours immédiatement le passage. Elle peut très bien ne pas nous laisser entrer.
Mais lorsqu'elle s'ouvre, quelque chose devient possible.
À partir du moment où l'on sent cette nature, alors on peut construire quelque chose à l'intérieur d'elle, et non plus à l'extérieur d'elle.
Parce que vivre à l'extérieur de la nature, c'est perdre peu à peu son langage, perdre sa communication.
Et moi, dans cet endroit, j'ai eu le sentiment que cette communication n'était pas rompue.
La nature me parlait.
Et c'était précisément ce qui me manquait.
C'est pour cela que je comprends profondément ce que disent les Kogis. Non pas parce que je l'ai lu dans un livre, mais parce que je crois en avoir fait l'expérience.
Sans cette communication, je pense qu'à long terme l'humanité développera une immense mélancolie.
Et cette mélancolie pourra prendre la forme d'un désir de destruction. Comme si l'être humain cherchait inconsciemment à retrouver un passage vers quelque chose qu'il a perdu.
Au fond, ce désir de mort serait peut-être surtout le signe d'un besoin immense de retourner vers un espace où la communication avec la nature est encore possible.
Parce que ce lien nous rappelle que nous ne sommes pas seuls.
Aujourd'hui, l'être humain regarde vers Mars, vers la Lune.
Regarde Elon Musk.
On cherche très loin.
Mais je me demande parfois si ce n'est pas une recherche dans la mauvaise direction.
On cherche la vie là où il n'y a justement plus de nature.
Alors que peut-être le véritable chemin est beaucoup plus proche. Peut-être que la vraie recherche du bonheur est simplement le chemin qui nous ramène vers la nature.
Et lorsque cela arrive, il se passe quelque chose de difficile à expliquer.
Tu retrouves des présences que tu croyais inexistantes.
Les arbres. Le vent. Les odeurs. Les oiseaux. Le ciel qui semble s'ouvrir. Les éléments.
Tout ton corps se remet à écouter. Tous tes sens participent.
Et là, tu n'as plus seulement l'impression d'observer la nature.
Tu es en communication avec elle.
Et dans cette communication, tu retrouves quelque chose de très simple.
La paix.
La joie.
Et je crois que cette relation est quelque chose qu'il faut entretenir.
Commentaires
Enregistrer un commentaire