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Le gourou et la machine

YouTube est une vraie mine, dont je me refuse la vaine exploitation ludique. J’investis les médias seulement pour prospecter les mondes qui se trouvent en moi, mieux comprendre mes choix, mes conditionnements, etc.

Je suis tombé par hasard sur une vidéo du journal Le Parisien qui parle de Thierry Casasnovas.

Au cas où vous ne le connaîtriez pas : « Thierry Casasnovas est un vidéaste suivi par des millions de personnes, connu pour ses vidéos sur le crudivorisme, le jeûne et l’hygiénisme. »

En gros, la vidéo présente Thierry comme un prédateur 2.0 qui « prêche que la maladie n’existe pas et qui s’en prend à la médecine traditionnelle et à “Big Pharma”, poussant une communauté d’adeptes fragiles ou malades à rejeter les traitements lourds et les soins conventionnels. »

Elle ajoute que « derrière l’image de l’homme bienveillant, l’enquête et les témoignages dépeignent un businessman matérialiste ayant bâti un patrimoine immobilier, vendu des formations, des produits et des séminaires, et récolté de larges sommes via des dons. »

Enfin, elle rappelle qu’il a été signalé à la Miviludes pour dérives sectaires et mis en examen pour de nombreux chefs — exercice illégal de la médecine, abus de faiblesse, faux, escroqueries, blanchiment — et que son contrôle judiciaire s’est récemment allégé dans la perspective de ses projets, tandis que l’enquête se poursuit.

Cela me dépasse, bien évidemment… 

À cette époque, je pratiquais le Sahaja Yoga dans mon coin et j’essayais de vivre mon végétalisme sainement, avec le peu de moyens financiers que j’avais alors.

Je connaissais les enseignements de Casasnovas depuis au moins deux ans, ne ratant pas une de ses vidéos.

Bien sûr, je n’avais pas le recul sur la santé que j’ai aujourd’hui et certaines pratiques, comme le jeûne, m’ont réellement mis en danger. Par exemple, J'avais fait un jeûne extrêmement long, pratiquement sans boire, en faisant presque tous les jours les 8 km. J’avais même du mal à monter les quelques marches de mon appartement.

Dans les derniers jours, ne sachant plus comment rompre mon jeûne, je suis entré dans une boulangerie complètement confus, sans savoir si je devais acheter ou non une baguette !

C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Thierry Casasnovas en personne, quelques années plus tard, lors de la journée Fruit Invasion organisée par Clément Gros. 

Il y avait chez les participants un réel espoir de changer les choses. Je me souviens, par exemple, que Raphaël Colicci était présent et que j’avais hésité à lui demander s’il voulait me prendre à l’essai dans sa pépinière.

Thierry était là pour faire la com’, mais il n’était pas resté pour bavarder. Il semblait occupé.

Je me souviens surtout avoir été réellement déçu par son speech sempiternel, toujours le même, sans spontanéité, comme appris par cœur. 

Bref, je considère qu’en s’opposant au modèle économique et en offrant aussi une vision non conformiste de la maladie, Thierry déplace en quelque sorte le problème par rapport à la médecine mainstream, et ça peut gêner.

J’invoque encore Jacques Ellul, pour étayer le fond de mon propos. Puisque l’industrie agroalimentaire et la médecine mainstream font partie du même bloc indissociable, le système technicien pourrait vouloir éliminer tout corps étranger ou toute contestation qui menace son monopole sur l’organisation de la vie, non pas par éthique pure, mais parce que ce discours perturbe l’autorégulation de la machine technocratique.

Par contre, je ne sais pas si Thierry Casasnovas était conscient de l’opposition stérile qu’il entretenait avec le système technocratique.

Rudolf Steiner disait : « S’opposer frontalement à un système sur son propre terrain — en entrant dans le jeu du “pour ou contre” — revient souvent à valider sa structure. »

C’est, par exemple, un peu le crédo du Parti communiste : « Ouvriers, unissez-vous ! » Mais unissez-vous contre qui ? Contre la bourgeoisie, contre le capital ? Ce n’est peut-être pas le meilleur terrain pour construire la paix.

Le but ici n’est pas de reproduire les clivages, le séparatisme, etc.

casasnovas_fruit

Voyons Casasnovas du point de vue de la psychologie de l’emprise. 

Plus tard, ’ai découvert par hasard le livre de Robert Cialdini, Influence et Manipulation. J’ai fait usage de ce livre alors que j’étais au Panama, dans un environnement un peu sectaire, pour en détecter justement les failles [voir l'article].

Ici, ce livre me permet de mettre en exergue certains mécanismes naturels qui peuvent affecter un choix humain. Par exemple, la réciprocité.

En effet, les gens peuvent se sentir redevables à Thierry parce que ses vidéos sont gratuites. Ils peuvent alors vouloir le remercier en achetant un extracteur ou en faisant un don lorsqu’il en a besoin.

Le fait que Casasnovas soit sympathique, toujours entouré de gens intéressants et curieux, loin de la blouse blanche — pourtant normalement associée au charisme et à l’autorité — est un atout. Une vraie communauté, un microcosme, s’est créé autour de la green food. C’est ce que Cialdini appelle « l’unité ».

Donc, c’est un peu facile de dire que chacun est responsable, qu’il n’a jamais dit : « Arrêtez vos traitements. » Certes, il a proposé des méthodes à côté, pour nourrir un corps, ce que la bouffe industrielle ne fait pas, mais il est vrai que la psyché humaine lie aussi ce qui ne se dit pas.

Certaines personnes gravement malades ont revu à la baisse leurs traitements conventionnels lourds, comme Guy Tenenbaum « le Samouraï », mais beaucoup sont aussi dans la prévention.

Le problème, il me semble, c’est qu’en soutenant la recherche sur le cancer, le système s’assoit tranquillement et rien ne change sur ce qui devrait être fait pour que le système s’accorde avec le vivant.

C’est comme les Restos du Cœur : aujourd’hui, c’est devenu presque une partie normale de la société. Les politiques n’ont rien fait, et les Restos sont devenus la normalité.

Et c’est là que je veux en venir : le but n’est pas de désigner un nouvel ennemi ou de reproduire les clivages. Le drame, c’est que pour exprimer cette soif légitime d’authenticité, de silence et de nature — ce que je décrivais dans mon article « Au bord de l’eau » —, l’époque ne semble produire que des figures ambiguës, partagées entre une révolte sincère et une récupération mercantile.

Pour Jean Baudrillard, en désignant un « gourou » suprême et en en faisant la figure absolue du Mal à abattre, les médias et les institutions créent un spectacle cathartique.

Cela permet à la société de s’offrir un rituel de purification à bon compte : on brûle symboliquement le bouc émissaire sur l’autel de la modernité pour se persuader que le système, lui, est sain et protecteur.

On évite ainsi d’interroger la pourriture à la racine : l’alimentation industrielle, l’isolement, la perte du vivant.

En recherchant l’injonction contradictoire avec l’école de Palo Alto et son « Double Bind », je vois une société qui nous dit : « Consommez, produisez, entrez dans la matrice industrielle », tout en nous punissant des effets secondaires que cela produit sur nos corps et nos esprits, et en nous interdisant de penser hors du cadre.

Le système s’enferme ainsi dans une boucle où toute contestation est immédiatement pathologisée ou criminalisée, empêchant toute véritable boucle de rétroaction saine qui permettrait de changer de paradigme.

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